Bertrand CRAPEZ



Bertrand Crapez, 43 ans, vit à Lille. Professeur de français en collège depuis près de 20 ans, il a appris à connaître les goûts des adolescents en matière de lecture.
Ses goûts éclectiques en matière de divertissement (trompettiste, lecteur, sériphage, cinéphile, collectionneur de goodies…) font de cet auteur un véritable honnête homme du XXIe siècle, plus communément nommé : geek.

L'Héritier du roi Arthur

Roman d'heroic fantasy
Couverture de L'Héritier du roi Arthur, roman d'heroic fantasy de Bertrand Crapez
L'Héritier du roi Arthur : résumé

Le royaume de Logres court un grave danger. Le roi Arthur est devenu trop vieux, ses chevaliers ont disparu, Merlin a perdu ses pouvoirs et Galaad a soif de vengeance !
Kadfael, le jeune protégé de Merlin et fils de Perceval le Gallois, va tenter l’impossible pour trouver le Graal, protéger Excalibur et rendre au royaume sa splendeur perdue. Aidé de son vieux maître, d’un nain bougon et d’Adélice, une fée aussi courageuse que troublante, il sera confronté à des situations plus périlleuses les unes que les autres.
Hommes, fées et nains devront s’allier pour éviter la destruction de leur monde. Réussiront-ils à vaincre Vikings, dragons, banshees, trolls à la solde de Galaad, le chevalier félon ?
À mi-chemin entre les récits de chevaliers de la Table Ronde, les légendes celtiques et la mythologie scandinave, L’Héritier du roi Arthur plonge le lecteur dans un univers épique peuplé de héros et de créatures fantastiques, drôles ou terrifiantes !

En librairie le 16 juin 2016
ISBN : 978-2-84859-145-2
Édition imprimée : 20 €

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L'Héritier du roi Arthur : extrait
EXTRAIT DE LA PREMIÈRE PARTIE
LA VENGEANCE DE GALAAD

15. MORGANE
La traversée du fleuve s’était déroulée sans incident notable. Adélice était douée, l’embarcation qu’elle avait fabriquée était robuste et étanche. Mais Dargo se sentait quand même nettement mieux depuis qu’il avait retrouvé la terre ferme sous ses pieds. La plupart des nains, contrairement à la croyance populaire, sont d’excellents nageurs, pour la simple et bonne raison qu’il n’est pas rare, dans les mines profondes, de devoir traverser des lacs souterrains, des nappes si proches du toit de la grotte qu’il est impossible d’y glisser la moindre barque. Nager est donc l’une des premières choses que les enfants de mineurs doivent apprendre. Mais Dargo était forgeron, fils de forgeron, et les activités aquatiques ne faisaient pas partie de son éducation. Et comme il ne buvait jamais d’eau et ne se lavait que fort épisodiquement, il avait contracté une forme d’aquaphobie. Il avait donc effectué toute la traversée en fermant les yeux et en serrant fort sa précieuse masse contre lui : s’il avait péri, au moins l’aurait-il eue à ses côtés jusqu’au bout.
Les quatre voyageurs étaient on ne peut plus soulagés d’être enfin arrivés dans le royaume magique de Brocéliande. La rive orientale était aussi déserte que l’autre rive, et le sable semblait être le même. Apparemment rien ne distinguait les deux bords du fleuve. Mais en étant un peu attentif, on notait d’infimes différences qui indiquaient clairement que l’on était désormais au royaume de la magie. Le vent ne sifflait pas, il semblait chuchoter à l’oreille dans une langue étrange et douce. Les couleurs des plantes étaient plus vives, plus chaudes, les fleurs dégageaient des parfums plus épicés et plus envoûtants. Les papillons dansaient avec les abeilles…
Adélice ouvrait la marche et, pour la première fois depuis plus de quinze ans qu’elle était partie en mission à Camaaloth sur ordre de Morgane, elle se sentait détendue et heureuse. Elle rentrait enfin chez elle. Pour combien de temps ? Elle l’ignorait. Ce retour ne pourrait pas être définitif, elle devait aider ses nouveaux amis à accomplir une mission devenue aussi la sienne. Les aider, c’était protéger Brocéliande de Galaad et de Viviane. Mais pour l’instant, elle refusait d’y penser. Elle voulait simplement profiter du moment présent et retrouver sa terre natale aux côtés de Kad.
Merlin lui avait demandé de les conduire le plus vite possible à Kamaylia, le palais de Morgane. Adélice allait donc les guider hors des chemins connus, espérant de cette manière ne pas faire trop de mauvaises rencontres qui les auraient ralentis.
Ils marchaient depuis des heures, quand, provenant d’un champ de coquelicots verts, ils entendirent un bruit sourd de galop venir dans leur direction. Les fourrés s’agitaient devant eux, puis sur leur droite, et sur leur gauche ! Pas moyen d’échapper à ce qui arrivait. Des cavaliers seraient sur eux dans un instant, c’était inévitable. La seule question qui les taraudait était : amis ou ennemis ?
Le quatuor était cerné. Ils se regroupèrent aussitôt, dos à dos. Chacun sortit son arme favorite : masse, épée, arc ou bâton. Presque au même moment une trentaine d’étranges cavaliers jaillirent de toutes parts, vifs et silencieux. On n’entendait que le fracas des sabots qui claquaient sur le sol. Il n’y avait que des hommes, torse nu, visage glabre encadré de longs cheveux soigneusement tressés. L’air menaçant, ils avaient tous en main une épée de métal étincelant. Kad mit quelques secondes à réaliser que ces hommes n’étaient pas de vrais hommes. En réalité, ils n’avaient pas de monture, car ils étaient leur propre monture. C’étaient des centaures.
Il n’en avait jamais vu de sa vie et resta un instant incrédule. Mais il n’avait pas le temps de rêvasser davantage et il se ressaisit promptement. Les hommes-chevaux commençaient déjà à encercler le petit groupe, leurs épées tendues en avant. Les voyageurs étaient en nette infériorité numérique. Étrangers en ces lieux, ils ne venaient pas pour se battre mais pour demander aide et assistance. Adélice rangea lentement son arc dans son dos, Merlin enfonça son bâton fermement dans le sol et fit signe aux autres de baisser leurs armes. Il savait qui étaient ces soldats : la garde personnelle de la reine Morgane. L’un d’entre eux, qui se différenciait des autres par sa carrure encore plus impressionnante et par ses nombreux tatouages aux épaules, avança de quelques pas vers eux.
– Halte là ! Notre royaume ne peut plus et ne veut plus accueillir de nouveaux réfugiés. Repartez d’où vous venez, ce sera mon seul avertissement.
Malgré la dureté des mots, le centaure avait parlé calmement, laissant percer une certaine lassitude dans la voix. Ce genre de rencontre devait lui être devenu trop familier, certainement. Le magicien prit la parole :
– Je suis Merlin, dit-il d’une voix forte et assurée, magicien au service du roi Arthur. Nous venons voir la reine Morgane. Capitaine Dorylas, veuillez nous laisser passer…
Surpris d’entendre son nom dans la bouche de ce vieux bonhomme en guenilles, le centaure eut un sursaut de colère.
– Le roi Arthur est mort depuis longtemps, répliqua-t-il. On dit que Merlin brûle aux Enfers et je ne vous ai jamais vu, vieillard.
– Mais je ne suis pas encore mort, sacré nom d’une pipe ! Et si je sais qui vous êtes, c’est que je vous ai déjà rencontré, capitaine. C’était au palais même de la reine si vous voulez tout savoir, il y a fort longtemps. Vous n’étiez alors qu’un enfant.
– On ne devrait pas dire un poney dans son cas ? ne put s’empêcher de chuchoter Dargo, goguenard.
Kad lui lança un œil noir, la situation était déjà assez difficile comme cela sans avoir besoin d’en rajouter.
– Vous n’êtes qu’un imposteur ! Gardes, saisissez-vous d’eux !
Merlin s’attendait à cette réaction et s’y était préparé. Depuis la rencontre avec la terrible Nym dans les montagnes, il avait compris qu’il retrouverait plus facilement ses pouvoirs en utilisant un objet de transfert. Un bâton, par exemple. C’est pourquoi il leva le sien et le tint fermement devant lui.
Les centaures n’eurent pas le temps de faire un pas de plus que déjà le sommet du bâton du magicien s’illuminait et lançait un éclat aveuglant tout autour des voyageurs. Merlin savait très bien que le peuple des hommes-chevaux, malgré sa force et son courage hors du commun, avait toujours eu une peur atavique du feu et de la clarté éblouissante en général. Leurs yeux ne pouvaient le supporter. Les soldats de Dorylas furent donc tous aveuglés et durent reculer, peu rassurés. Seul le capitaine garda sa position, protégeant ses yeux derrière son bras puissant. Il grimaça de douleur. Merlin et ses compagnons restèrent sans bouger, attendant fébrilement la suite des événements.
– Je… Je crois bien que la rumeur de votre mort était infondée, finit par reconnaître le chef des centaures quand ses yeux purent voir de nouveau. Nous allons vous escorter jusqu’à notre reine. Suivez-nous…
Leurs yeux encore douloureux, les gardes reculèrent vivement pour laisser passer Merlin. Ils n’avaient aucune envie d’irriter davantage le magicien. Dargo sourit, se disant en son for intérieur que ce n’est pas un nain qui se serait laissé impressionner par un peu de lumière…
******
Un palais féerique n’avait rien à voir avec une forteresse humaine. Tout était plus beau, plus brillant, plus grand, plus éthéré. Les tours, les murs, les toits,… chaque bâtiment semblait fait de lumière. Pierre blanche, marbre, cristal, bois d’ébène et bien d’autres matières précieuses se mêlaient harmonieusement dans un subtil entrelacs de noir et de blanc.
La troupe des centaures et les quatre compagnons traversèrent un pont de lumière violette, de la même matière que le dôme qu’avait créé Merlin pour les protéger de la banshee dans les montagnes. Dargo hésita à poser le pied sur ce pont magique, doutant de sa solidité. Adélice lui dit qu’il pouvait y aller sans risque, mais il préféra quand même frapper le sol avec sa masse pour s’en assurer avant. Satisfait du résultat, il finit par suivre les autres sans plus y penser. Ils avancèrent tous ensemble jusqu’au palais et entrèrent dans la demeure de la reine Morgane.
Devant eux, les immenses portes dorées de la salle du trône s’ouvrirent en grand. Dorylas les précédait, faisant claquer ses sabots sur les dalles de marbre clair. Merlin et Adélice avançaient tête baissée, car ils connaissaient les règles protocolaires dans ce genre de visite. Kad regardait tout autour de lui, étonné de tant de richesses et de luxe. Seul Dargo faisait grise mine, car ils avaient dû laisser leurs armes avant d’entrer. Il avait rechigné à se séparer de sa masse en mithril, mais les gardes s’étaient montrés inflexibles. Même Merlin avait dû abandonner son bâton, bien qu’il eût tenté de les amadouer en prétextant que cela aidait le pauvre vieillard qu’il était à marcher… La ruse n’avait pas fonctionné.
Assise sur son trône de verre, impassible, la reine Morgane, femme d’une grande beauté aux longs cheveux d’onyx, les regardait approcher. Le capitaine posa un genou à terre et attendit.
– Encore des réfugiés ? Capitaine, nous ne pouvons recueillir tous ces malheureux…
Effectivement, depuis leur départ précipité de Landuc, les voyageurs s’étaient plus occupés de sauver leurs vies que de prendre soin de leurs tenues. Leurs visages étaient sales, leurs habits poussiéreux et déchirés en de nombreux endroits. Ils étaient méconnaissables.
– Majesté, commença le centaure, je vous amène le magicien Merlin et…
– Myrdhin est mort, capitaine !
Le vieil homme releva alors la tête et fixa Morgane ostensiblement. La reine eut un léger sursaut en croisant son regard, car elle venait de comprendre sa méprise. Sans perdre un instant, elle ordonna à tous les gardes de sortir, elle savait que des choses confidentielles allaient être dites. Enfin elle se tourna vers Adélice, qu’elle venait de reconnaître, elle aussi.
– Adélice, tu peux disposer. Nous parlerons plus tard.
La jeune fée fut assez désappointée de se voir congédiée aussi vite, elle ne s’y attendait pas. Elle espérait au moins pouvoir assister à l’entrevue et ne parvenait pas à faire demi-tour.
– Elle ne partira pas, votre Majesté. Je lui dois beaucoup et j’ai besoin de la savoir à mes côtés.
Kad, qui jusque-là était resté discret, venait de parler d’une voix assurée. Il avança vers la reine et posa un genou à terre devant elle, tout en la fixant droit dans les yeux.
– Comment osez-vous me contredire ? Qui êtes-vous ? s’écria la souveraine.
– Je suis l’objet de sa mission, reine Morgane. Je suis Kadfael, fils de Perceval le Gallois et de Mélusine la fée Azura. Pardonnez ma tenue, votre Majesté. Je ne suis peut-être guère présentable à vos yeux, mais je suis bien un jeune chevalier qui a juré de venger son roi, son père et son royaume. Et surtout, je suis le nouveau porteur d’Excalibur… ou du moins ce qu’il en reste. Le temps des espions est fini, votre Majesté, le temps de l’amitié et de l’entraide entre les hommes et les fées doit revenir. Nous sommes venus jusqu’ici, bravant la mort à chaque pas, parce que nous avons besoin de votre aide.
Kad se releva alors et se tint bien droit devant la reine, il lui parlerait dorénavant d’égal à égal.
Tout le monde le regarda avec étonnement. Il venait de s’exprimer comme un chevalier puissant et sûr de son bon droit. Merlin reprit alors la parole et expliqua en détail tout ce qui leur était arrivé depuis le retour funeste de Galaad à Camaaloth. La reine des fées ne semblait pas vraiment surprise. Quand le vieil homme eut fini, elle lui demanda :
– La guerre est aux portes de mon royaume, chaque jour des rapports indiquent que les Vikings avancent leurs troupes vers la frontière, as-tu une solution à m’apporter ? Qu’attends-tu de moi ? Qu’attendez-vous tous de moi ?
– Nous attendons d’abord des réponses, répondit Merlin. Je vais aider du mieux que je pourrai le porteur de l’Épée, tout comme votre fée polymorphe et ce brave forgeron tueur de banshee vont le faire aussi… Mais il nous faut des réponses sincères de votre part. Il n’est plus temps de tricher, reine Morgane, il n’est plus temps ! Je sais que vous avez joué un rôle dans toute cette histoire, je sens que vous aussi êtes responsable de cette tragédie… Parlez, Morgane, dites ce que vous savez ou votre royaume sombrera comme a sombré celui d’Arthur. Vous le savez, et je le sais.
Les autres se lançaient des regards en coin sans rien dire. Comment la reine allait-elle réagir à des propos aussi durs ? Les yeux de Morgane avaient pris une teinte sombre et inquiétante, ce qui n’augurait rien de bon. Néanmoins l’Azura savait au fond d’elle-même que le magicien avait raison. Elle avait juste peur de parler, car cela impliquait d’avouer des fautes tues depuis trop longtemps. Elle réfléchit longuement pour trouver une échappatoire, mais elle avait conscience de ne plus avoir le choix.
– Très bien… Je vais vous dire ce que voulez savoir. Mais sache, Merlin, que toi aussi, tu as une part de responsabilité. L’arme que possède Galaad, c’est Mjöllnir, le marteau de Thor, le roi sorcier.
– C’est impossible ! s’écria Merlin. Je me suis débarrassé de ce fléau maudit bien avant la naissance des Azuras et des fées !
– Tu l’as jeté dans le Störjon, le lac le plus profond des Terres Gelées, oui, c’est vrai. Mais tu ne l’as pas détruit. Mjöllnir est tombé dans l’oubli, disparu pendant des siècles et des siècles… Pourtant Viviane a fini par avoir vent de ce qui était devenu une légende oubliée. Elle y a cru, alors elle l’a cherché patiemment, méthodiquement… et elle l’a trouvé.
– Il est trop tard pour se lancer des reproches. Le plus important, c’est de savoir comment vaincre Galaad. Et surtout comment reforger Excalibur ? intervint Kad.
– Je l’ignore, répondit Morgane. Seul le Graal pourrait le dire.
– Le Graal peut nous aider ? Alors, est-ce que vous allez enfin nous dire quel est son pouvoir ? s’écria le magicien.
– Tout ce que je sais, c’est que celui qui le trouve peut réparer une injustice…
– Vous ne nous dites pas tout, je le sens, insista Merlin.
– Tu as raison. Il est temps que j’avoue… Il y a bien longtemps, je suis tombée amoureuse d’un jeune homme exceptionnel : Arthur Pendragon. Il était pur, il était parfait. Il était l’élu à mes yeux, Excalibur devait lui être donnée. Viviane se fourvoyait avec son Lancelot, je le savais. Elle gardait l’Épée, alors je la lui ai prise, et j’ai fait d’Arthur un roi… Le souverain du royaume des hommes ! Mais ensuite cet ingrat a rejeté mon amour. Il a choisi… une simple humaine, qui avait soi-disant du sang de fée dans les veines. Guenièvre. Alors… alors…
– Alors, vous vous êtes vengée en ensorcelant l’épouse d’Arthur, c’est bien ça ? continua Merlin. Je comprends, tout est clair à présent. Vous ne pouviez vous attaquer au porteur d’Excalibur, alors c’est Guenièvre qui a subi votre colère. Vous lui avez jeté un sort pour la rendre stérile. C’est ainsi qu’Arthur n’a jamais pu avoir d’héritier… Ensuite, vous n’avez pas pu vous empêcher d’aller narguer le pauvre homme, en lui disant que seul le Graal annulerait cette injustice, Graal que personne ne pouvait trouver !
– C’est exact, répondit Morgane d’une voix blanche. J’étais persuadée qu’aucun de ses chevaliers n’en serait jamais capable… À l’époque j’étais aveuglée par la jalousie et la colère, je… je regrette ce que j’ai fait.
– Mais vous vous êtes trompée, reprit Kad. Mon père pouvait trouver le Graal, et sa mission c’était de souhaiter un héritier pour le roi.
– Oui, mais je l’ai fait échouer en envoyant ta mère le détourner de sa quête…
– Vous vous rendez bien compte, Morgane, rugit soudain Merlin, que votre jalousie a entraîné notre monde dans le chaos ? Le royaume s’est retrouvé sans héritier. Viviane s’est vengée de vous en tuant Arthur et en mettant son fils à sa place, vous vous en rendez compte aujourd’hui ? C’est vous qui avez tué Arthur en agissant comme vous l’avez fait !
Un silence de plomb s’abattit dans la grande salle. Les yeux de Merlin étaient noirs de colère et semblaient lancer des éclairs. Arthur avait toujours été pour lui comme un fils, et il regardait enfin droit dans les yeux la source de tous leurs malheurs. Morgane soutint son regard quelques instants, le visage livide comme celui d’un fantôme à moitié disparu… Puis elle ferma les yeux, et deux larmes noires coulèrent sur ses joues d’albâtre. Adélice n’en revenait pas, pour la première fois de sa vie elle voyait sa reine pleurer !
– J’ai honte, Merlin, oui j’ai honte ! dit-elle entre deux sanglots. Mais je n’ai jamais, jamais cessé de l’aimer, vous m’entendez ? Quand il est mort, c’est moi qui ai emmené son âme à Avalon et je lui ai tout avoué. Mais il est trop tard maintenant…
– Majesté, réparons ce qui peut l’être… reprit Kad d’une voix confiante. Dites-nous où est le Graal, ou comment on peut le trouver. Tout n’est pas encore perdu.
– Mélusine, ta mère… Elle est la seule à pouvoir t’y mener. Je ne sais pas où elle se cache, mais toi tu le sais.
– Moi ? Non, je l’ignore !
Adélice savait que Morgane avait raison. Elle s’approcha de Kad et lui expliqua qu’étant lui-même à moitié fée, son sang était toujours en lien avec ses parents. Un être puissant comme une Azura avait le pouvoir de lire dans ce sang et d’y retrouver tout ce qu’il voulait. Kad regarda Merlin, il avait besoin de son conseil. Le magicien, qui avait retrouvé son calme, hésita tout d’abord sur la conduite à tenir, puis il s’adressa à Morgane :
– Si vous lisez dans le sang de Kadfael, jurez-vous de ne rien lui cacher ? Jurez-vous de ne pas poursuivre Mélusine si vous apprenez où elle se trouve ?
Sans hésiter la reine Morgane jura. Elle n’avait qu’une envie, racheter sa faute et réparer le mal qu’elle avait fait. Sa sincérité était évidente, le timbre de sa voix était pur et honnête. Alors Kad accepta. Il devait donner librement un peu de son sang pour que la magie puisse opérer.
Adélice sortit la dague cachée dans sa botte et lui entailla légèrement la main. Le chevalier regarda la fine blessure qui commençait à rougir, puis il s’avança vers la reine, la paume tendue en avant. Morgane le regarda s’approcher avec un sourire teinté d’amertume. Elle saisit délicatement son bras et posa ses lèvres sur la main qui saignait. Elle se redressa, les lèvres rouge vif, et garda les yeux fermés.
La vision s’imposa à elle avec une telle violence qu’elle eut l’impression d’avoir été frappée. L’image fugace d’un homme surgit, un roi guerrier, à la couronne solaire. Il était très grand et fort, juché sur une monture inconnue. Il allait lancer une bataille, l’esprit de Morgane crut voir se découper dans la brume de ses songes la masse colossale et lointaine d’une forteresse. Les formes s’estompaient déjà, elle entraperçut le temps d’un éclair une Excalibur scintillant dans la nuit, brandie devant une armée improbable qui écumait de rage. Puis tout disparut, comme si son regard voyageait maintenant dans le temps et l’espace. De sombres créatures apparaissaient ici et là puis retournaient dans les ténèbres boueuses. Enfin elle devina une maison d’aspect modeste au milieu des bois et ressentit la présence d’une fée et d’un chevalier à l’âme errante. Elle chercha à entrer dans le logis, mais une force puissante l’en empêcha. La vision s’estompa alors définitivement, et l’esprit de Morgane se raccrocha de nouveau à l’instant présent. La reine ouvrit les yeux, ils étaient devenus presque blancs.
– Ton sang a répondu à mon appel, Kadfael. J’ai promis de ne rien te cacher, alors sache que si Excalibur t’a reconnu, ce n’est pas toi qui la reforgeras et qui défieras Galaad. Il te ressemble, mais il est plus fort que toi et plus âgé…
– Merlin, j’ai un frère ?
– Pas que je sache, non…
– Tu es bien un semi-fée, reprit Morgane, capable de grandes choses si tu réussis un jour à trouver ton pouvoir.
– Et ma mère ? Où est ma mère ?
– Elle est auprès de ton père, mais il est très faible…
– Mon père est en vie ? Merlin, vous entendez ? Mon père est vivant ! Où sont-ils, dites-moi, où sont-ils ? implora le jeune homme qui ne s’attendait pas à pareille nouvelle.
– Très loin d’ici, vers l’est. Ils se cachent des regards dans la forêt de Mormale, au-delà des Marais du silence. Je ne puis t’en dire davantage…
Kadfael n’avait qu’une envie, c’était de hurler sa joie. Ses parents étaient en vie, et il allait les revoir ! Pour l’instant, rien d’autre n’importait. Le Graal, réparer l’Épée et trouver un hypothétique grand frère, tout cela il aurait le temps d’y penser plus tard. Pour l’heure, ses parents l’attendaient quelque part, et il n’allait pas tarder à les retrouver, cela ne faisait aucun doute pour lui.
Seule Adélice semblait soucieuse, car elle avait entendu des rumeurs inquiétantes qui couraient depuis longtemps sur ces contrées lointaines. Cela n’allait pas être chose facile que de s’y rendre, et il leur faudrait du temps pour réaliser un voyage aussi périlleux. Merlin pensait la même chose, son instinct lui disait que ce ne serait pas simple. Il n’avait pas tort, car c’est à ce moment précis, ironie du sort, que le capitaine Dorylas entra avec fracas. Malgré l’interdiction faite par la reine de ne pas les déranger, il traversa la salle du trône au galop et s’agenouilla :
– Morgane, ma reine ! Les Vikings envahissent Brocéliande. Notre armée est submergée.
– Quoi ? Mais c’est impossible ! rugit l’Azura.
– Ils utilisent des dragons de givre et des trolls de guerre, continua le capitaine, essoufflé. Ils seront bientôt là. Nous devons nous replier et vous emmener dans un lieu sûr…
– Non ! Il est temps d’affronter notre destin, capitaine. Nous allons nous battre, et ici même ! Le temps des chevaliers et des fées n’est pas encore révolu…
Morgane venait de répondre sur un ton à la fois plein de rage et de plaisir, les yeux braqués sur ceux de Kad. Ce dernier ressentait la même chose que la reine des fées, et un sourire féroce se dessina lentement sur son visage.
Il était temps que la peur change de camp…

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