Alexis AREND



Né en 1974 à Strasbourg, Alexis Arend est un grand explorateur du domaine de l’imaginaire, féru d’auteurs comme Stephen King, mais aussi Bernard Clavel ou Émile Zola, friand de mots, passionné d’Histoire et d’histoires, il aime particulièrement voyager au travers de beaux récits, que ce soit sur les chemins de l’étrange ou ceux de l’Histoire.

Heaven's Road

Roman

Heaven's Road : résumé
Par centaines, par milliers, puis par millions, hommes, femmes et enfants disparaissent en quelques jours, sans laisser la moindre trace derrière eux. De par le monde, le même phénomène se reproduit et prend rapidement une ampleur démesurée. Toute forme de vie, animale ou végétale, semble condamnée à l'anéantissement. La terreur se répand rapidement dans tous les esprits devant ce fléau inouï.
À la recherche d’une terre d’accueil, Kyle Jenkins et un groupe de survivants d'une petite ville de l'Illinois veulent croire en l’impossible. Pourquoi Kyle Jenkins, le protagoniste de cette fiction, semble-t-il si particulier ? Les rêves, les visions qui hantent Jenkins sont-elles synonymes d’espoir, ou le fruit d’une manipulation funeste ? Quel est ce mystérieux vieil homme infirme qui l’appelle à lui au travers d’une étrange chanson de jazz ? Que cache cette incroyable extinction de la vie sur Terre ? Et surtout, quel sort sera celui des derniers hommes ?

Entre conte fantastique et vision apocalyptique

Si Heaven’s Road traite de l’exode d’un groupe à la recherche d’un ailleurs plus clément, il n’est pas un énième récit de survie ni d’une lutte fratricide entre factions rivales. L’auteur s’explique :

J’ai toujours eu une affection toute particulière pour les contes et les légendes du monde entier, que je trouve riches d’enseignement, et très poétiques. Heaven’s Road est donc né dans l’idée d’une sorte de conte fantastique, une histoire qui marierait la fin du monde avec quelque chose de plus onirique. Une fin qui ne serait pas forcément pessimiste. Tout au contraire, même : un nouveau départ.
ISBN : 978-2-84859-152-0
260 pages - grand format
Pour acheter Heaven's Road, cliquez sur le lien.

Heaven's Road : extrait
Kyle Jenkins, l’air absent, se tenait debout devant la fenêtre, contemplant par-delà la vitre sale le calme de la rue. Aucune émotion ne transparaissait de ses yeux couleur de cendre, cependant une profonde mélancolie émanait de son regard. Se retournant, il jeta machinalement un coup d’œil circulaire à travers la chambre. Elle lui était inconnue. Coquette, décorée avec soin, à la façon d’un petit nid douillet. Était-ce celle d’un couple de jeunes mariés ? Devait-elle devenir l’écrin de cet amour pour les longues années à venir ? Quelle importance ?
Il passa la porte, descendit l’escalier en bois verni et se dirigea vers la cuisine. Une cuisine que l’on devinait fraîchement rénovée, à l’image d’une grande partie de cette maison. Il ouvrit quelques placards en quête d’un peu de café, sortit des provisions du réfrigérateur et avala un petit-déjeuner tristement quelconque avec indifférence. Il mangeait lentement, mastiquait longuement, sans vraiment prêter attention à ce qui l’entourait. Dans le salon derrière lui, une chaîne hi-fi égrenait à mi-voix son florilège de chansons insolemment banales, lui jetant son passé au visage comme une gifle sèche avec la cruauté des regrets à fleur de peau. Néanmoins, là encore, son regard impassible ne reflétait ni émotion, ni étonnement, ni plaisir, ni peur. Rien. Sa tête était vide. Son esprit semblait s’être envolé ailleurs. Kyle avait pris l’habitude de ce rituel immuable. Une nuit passée dans une chambre, la suivante dans une autre, parfois à plusieurs dizaines de kilomètres de là… C’était sa vie désormais. Une vie bien misérable. Pour combien de temps encore ?
Il se leva sans hâte, ne prit pas même la peine de débarrasser la table, ni de remettre les provisions au frais. Il s’approcha de la chaîne stéréo, choisit quelques morceaux parmi une pile de disques compacts qui s’entassaient maladroitement sur le rebord d’une commode. Absorbé dans ses pensées, il la laissa tourner un long moment en la fixant sans réellement la voir. Dick O’Reilly, un vieux crooner sur le retour, entonnait sans conviction une romance mielleuse. Jenkins s’éloigna de quelques pas et s’immobilisa un bref instant devant le poste de télévision éteint, tiraillé par une vague mais perfide curiosité. C’eût été remuer le couteau dans la plaie, il le savait. Une plaie béante. Il y avait bien des jours que plus aucune chaîne n’émettait. Seule la neige, hypnotique, infatigable, avec cette macabre régularité qui lui conférait un côté presque effrayant, avait envahi les écrans. Cela aussi, il s’y était accoutumé. Il avait appris à accepter ce silence, si pesant, et la solitude, étouffante, angoissante, seulement troublée par les chansons un rien mélancoliques ou au contraire porteuses d’espoir qu’il écoutait ici ou là, dans un patelin paumé de l’Arizona ou bien dans un quartier bourgeois du Delaware. La musique. La musique et le vent. C’étaient, depuis des jours et des jours, ses seuls compagnons d’infortune… Il réprima un sourire amer en y songeant.
Balayant rapidement de son esprit ses idées noires, il gagna la salle de bains, désireux de se délasser en s’offrant une bonne douche… Contempler le reflet de son visage – un visage humain – dans la glace l’étonnait presque. Il se trouva du reste les traits vieillis, affaissés, la mine grisâtre. Il se frotta les joues, détourna la tête et posa le pied dans la cabine. Il avait à peine refermé derrière lui le battant vitré qu’un bref aboiement le fit tressaillir. Puis un autre, et un troisième. Il se précipita hors de la cabine de douche, manquant déraper sur le carrelage, bondit à la fenêtre qu’il ouvrit en grand, et scruta minutieusement la rue. Rien ne remuait au-dehors, si ce n’était un vieux morceau de journal taché d’urine qui raclait le bitume avant de reprendre son vol avec indolence, happé par une brusque bourrasque qui s’empressait aussitôt de le rejeter au loin.
– Merde, j’ai quand même pas rêvé, si ? Alors ça y est, mon pauvre Kyle, tu débloques pour de bon ou quoi ?
Un nouvel aboiement, plus proche cette fois, troubla la quiétude de ce petit matin. Et encore un autre, légèrement différent, puis un autre encore… Jenkins se hissait presque hors de la fenêtre mais ne discernait rien d’inhabituel.
– Ça vient pas de dehors… Ça alors, c’est quoi ce cirque, les clebs seraient dans la maison… ?
Non, cela ne provenait pas de la maison non plus. Cela provenait de…
Au moment où il croisa son reflet dans la glace placardée au-dessus du lavabo, il crut y entrapercevoir quelque chose. D’obscures silhouettes. Il revint aussitôt sur ses pas et se campa devant le miroir. Là, il demeura cloué sur place, pétrifié. Trois vieillardes, livides, décharnées, se tenaient derrière lui. Elles avaient le visage si émacié, et leur peau était si creusée de rides et flétrie, qu’elles paraissaient sans âge… Ou plutôt, on eût bien pu leur donner cent cinquante ans. Leur pâleur laiteuse avait de quoi faire frémir. Leur maigreur extrême était si affreuse à voir qu’elle vous contractait les entrailles. Elles portaient toutes trois un vêtement très sombre, informe et mité par endroits.
Et leur regard, oh mon Dieu ! Ce regard épouvantable ! C’était comme… comme se pencher au-dessus d’un puits creusé dans un recoin d’une cave, en pleine nuit, en se demandant ce qui diable s’agite là-bas, tout au fond, et semble rider l’eau…
Elles ne cillaient pas - avaient-elles seulement des cils ? -, sondant Kyle apeuré… Il se retourna en hoquetant. Rien derrière lui. Mais dans le reflet embué de la glace, elles apparaissaient bel et bien, avec cette impression absolument terrifiante de se mouvoir tout doucement, se rapprochant de lui par brèves saccades, comme une bobine de film usée dont il ne subsisterait qu’une image sur quatre, le fixant toujours immuablement, avec cette lueur indéfinissable dans le regard et cependant si viscéralement effrayante…
– Vous êtes qui… ? balbutia Kyle. Qu’est-ce que vous me voulez… ?
Comme si elles ne faisaient qu’un, leurs têtes dodelinèrent convulsivement de gauche à droite et de droite à gauche, et leurs lèvres blanchâtres, ridées et gercées s’entrouvrirent, découvrant largement leurs gencives pourrissantes et leurs dents ébréchées et brunâtres.
Tout à coup, leurs yeux où rampaient les ténèbres s’emplirent d’une fureur et d’une haine démoniaques. Et de leurs bouches sortirent de féroces aboiements de molosses furieux. Leurs lèvres écumaient de rage, et cette bave jaunâtre et pisseuse dégoulinait sur leur menton desséché d’où pendouillait une peau flasque et livide. Saisi d’épouvante, Kyle recula d’un bond et son dos heurta violemment un meuble haut derrière lui. Il étouffa sans y penser un gémissement de douleur, tant son regard agrandi d’effroi demeurait accaparé par cette vision horrifique. Submergé par une frayeur indicible, incapable de bouger, il voyait ces trois harpies hideuses - ou étaient-ce là des sorcières ? - lui lancer leurs terribles imprécations en vociférant de plus en plus fort, de plus en plus hargneusement.
– Vous… c’est pas réel… Non, c’est pas réel, articula-t-il d’une voix plaintive. Elles sont pas là, c’est juste dans ma tête…
Il se recroquevilla au sol, ferma les yeux et se boucha les oreilles autant qu’il le pouvait, sans toutefois parvenir à museler ces maudits aboiements infernaux.
– C’est pas réel…, martelait-il pour lui-même, se ratatinant toujours davantage. Elles sont pas là… Elles sont pas devant moi… C’est un coup de cette saleté, c’est lui qui me fait voir ça… Elles sont pas réelles !
Il répétait ces mots en boucle jusqu’au moment où il sentit leurs mains humides d’une sueur poisseuse et glacée se poser sur lui et leurs doigts maigres et tremblants se promener sur sa peau avec une frénésie avide et s’agripper à lui en enfonçant rageusement leurs ongles sales dans sa chair. Il perdit connaissance.

Lorsqu’il quitta la petite demeure de Rockson Falls ce matin-là, près d’une heure plus tard, l’embrasement ardent d’un soleil s’extirpant lentement des bas-fonds de l’horizon, par-delà le petit bois d’Antkins Woods, inonda son visage et apaisa quelque peu ses tourments. Les yeux fermés, il se tenait sur le perron, immobile, offrant son corps aux premiers rayons de la matinée. La fraîcheur du matin mêlée à cette luminosité encore timorée lui était infiniment agréable. Cette douce tiédeur évoquait en lui des souvenirs de dimanches d’été. Des souvenirs qu’il s’était depuis lors contraint à enfouir en lui et qui dansaient derrière un voile trouble, tellement inaccessibles désormais.
Il en avait presque oublié la vision indicible des trois furies, comme si elles n’avaient été que l’engeance monstrueuse d’un cauchemar, certes effroyable, mais aux contours à présent de plus en plus évanescents. Leur image abominable se reformait dans son esprit, mais seul un vague sentiment d’anxiété alimentait encore ses pensées. La terreur, la véritable terreur qui l’avait envahi peu avant l’avait quitté.
Il était encore tôt, environ sept heures trente. À cette heure-ci, quelques semaines plus tôt, il aurait pu découvrir cette bourgade avec un tout autre regard. Il aurait vu s’éveiller la petite vie tranquille de ses habitants s’affairant, les camions de livraison sillonnant les rues, le facteur en tournée saluant de la main au passage. Il aurait aperçu le marchand de glaces et son antique fourgonnette bringuebalante, et aussi le vieux patron du drugstore de la rue d’en face installant ses écriteaux à demi effacés. Il aurait entendu les gamins jouer bruyamment dans les rues, riant et gesticulant avec la candeur de leur âge, et observé les braves pères de famille se rendre à leur lieu de travail au volant de leur splendide voiture, ou tondre leur pelouse avec une méticulosité presque orgueilleuse… Oui, il y a quelques semaines encore, il aurait pu assister à toute cette agitation et s’imprégner de l’ambiance matinale d’une petite ville paisible du Wyoming…
Mais, en ce frêle matin de juin, il régnait un silence à faire frémir, un terrifiant silence de désolation, qui tapissait les rues de sa lourdeur macabre et éclaboussait toute chose bien au-delà des regards. En ce frêle matin de juin, Kyle n’avait pour unique et misérable compagnon que le crissement discret de ses semelles effleurant le parvis poussiéreux.
Kyle Jenkins descendit le perron et déambula au hasard des rues. Toujours ce calme abyssal, à peine troublé par le chuintement léger du vent. En passant devant l’échoppe d’un dénommé Figgis, qui devait tenir la seule épicerie du coin, il remarqua que des journaux maculés de sable s’y trouvaient encore exposés. Par curiosité - ou était-ce simplement pour oublier l’espace d’un moment sa vie actuelle -, il en prit un, secoua la poussière qui le recouvrait, s’assit tranquillement sur le rebord du trottoir et le parcourut lentement. C’était un quotidien local, La Tribune de Redland, du nom de la ville voisine. Les articles mentionnaient la disparition depuis quatre jours d’une fillette âgée d’à peine huit ans et la victoire de l’équipe locale de basket-ball contre celle du comté voisin. Il lut tout cela avec une grande attention, comme si ces informations étaient encore à même d’inverser le cours des événements, comme si elles étaient en mesure de lever sa terrible malédiction et lui faire oublier ce cauchemar atroce qui s’obstinait à le ronger de toutes parts et pourtant le laissait en vie. Néanmoins, et en dépit du rappel cruel de ces moments ordinaires à jamais perdus, cette brusque plongée dans un passé récent le rasséréna, comme si elle l’immergeait pour un instant dans les eaux profondes et apaisantes de la mémoire, reliées aux temps heureux et insouciants.
– C’est dommage, marmonna-t-il avec sérieux en parcourant la page des sports qui récapitulait les scores régionaux de basket-ball, comme ils étaient partis, ils pouvaient faire une saison magnifique. C’est vraiment pas de bol pour vous, les gars !
Il reposa le journal, se passa la main dans les cheveux, ne songeant à rien, restant simplement là, à revivre en pensée les événements relatés dans ce vieux papier jauni. Puis il reprit son sac en bandoulière et se remit en marche.
Il vadrouilla nonchalamment au gré des ruelles d’un petit lotissement chic, contemplant les propriétés cossues qui défilaient, une à une, parfaitement alignées. Un coin de jardin soigneusement entretenu, rigoureusement semblable à celui du voisin, une palissade en bois blanc, là encore curieusement jumelle de celle d’à côté, et ainsi de suite jusqu’au bout de l’allée… Il sourit.
Comme à son habitude, il franchissait de loin en loin le seuil de l’une ou l’autre de ces villas. Il y pénétrait tout naturellement, comme s’il se fût agi de son propre domicile. Il posait son sac sur une table, proche de l’entrée, déambulait dans la maison. De ces pavillons paisibles se dégageait la chaleur réconfortante de foyers heureux, havres de paix pour tous ceux qui aspiraient à une vie simple. Parfois, examinant les intérieurs et le mobilier, il s’ingéniait à se représenter quelle famille avait pu vivre là, s’efforçant de se sentir proche de ces gens, fantômes du passé. Cela le rassurait, le faisait se sentir un peu moins seul. Il s’amusait de temps à autre de quelque fantaisie de décoration, s’émerveillait de tel tableau ou telle « œuvre d’artiste », quelquefois saugrenue, voire même franchement grotesque. À le voir ainsi déambuler dans ces coquilles vides, on eût pu le prendre pour un fou, mais il avait précisément besoin de tout ce singulier cérémonial pour ne pas perdre la raison.
Souvent il se plaisait à rêver qu’un tout petit être vivant se dissimulât encore dans un recoin de maison, un chat que l’on aurait oublié ou un chien trop vieux, trop malade pour que l’on s’intéressât à lui. Mais il n’y avait rien. Jamais. Pas même une misérable mouche. Il avait beau murmurer, implorer, supplier, hurler sa rage, pleurer sa douleur, jamais personne ne lui avait répondu, jamais aucune créature vivante ne l’avait approché depuis des jours et des jours… Cela aussi, il s’y était habitué, même si, à chaque instant, il guettait le monde qui l’enclavait pour tâcher d’y déceler la moindre étincelle de vie tapie dans l’ombre.
Lorsqu’il en avait terminé, il ressortait de là avec parfois entre les mains un objet qui l’intriguait ou lui rappelait quelque souvenir amusant ou heureux. Puis il repartait lentement, jamais pressé. Il ne portait plus de montre, estimant l’heure à la position du soleil dans le ciel et se laissant porter au gré de ses envies.

Un magasin retint son attention au détour d’une rue. C’était une armurerie. En cet instant il sentit renaître en lui un plaisir oublié, ce sentiment de puissance un rien absurde que l’on peut ressentir en manipulant une arme à feu. Jamais au cours de sa vie passée il n’avait fait le rapprochement avec cette étrange fascination qu’éprouvent une grande part des individus - tout du moins les individus mâles - pour de tels objets. Il avait certes possédé une arme, mais n’avait vu en elle rien d’autre qu’un outil de travail. Aujourd’hui tout était différent, tout lui était permis, tout lui appartenait ! Il était comme un dieu vivant régnant sur un univers factice. Cette sensation de toute-puissance qui l’envahissait peu à peu dessinait sur ses lèvres un sourire qui eût presque pu paraître inquiétant. Mais puisqu’on l’avait laissé seul en ce monde, il était bien décidé à profiter de chaque occasion de se distraire et d’occulter son calvaire. Il méritait bien cela - maigre compensation ! - et il le savait. Du reste, quoiqu’il décidât de faire, quelles que fussent ses envies du moment, quand eussent-elles été démesurément absurdes, elles ne créeraient de tort à quiconque. Alors pourquoi diable se priver ?
Il pénétra dans l’armurerie. La petite clochette à la porte tinta, mais, comme il s’y attendait, aucune présence ne se manifesta. Par jeu, il appela. Toujours personne. Il insista pour la forme et s’approcha du râtelier d’armes, dont il dénicha la clé dans un tiroir secret dissimulé sous le comptoir en acajou. Il défit le cadenas qui enserrait la chaîne du râtelier et libéra les fusils et carabines qui trônaient bien en vue derrière le comptoir. Il en soupesa une puis une autre, actionna le chien, arma et fit mine de viser. Le poids de l’arme le surprit quelque peu. Il fut un instant tenté de prendre une de ces carabines puis se ravisa. À quoi bon se charger de choses inutiles ? Son âme d’enfant, qui avait refait surface à peine quelques minutes auparavant, le quittait peu à peu et le ramenait à son impitoyable réalité. Aussi dangereuses fussent-elles, ces armes ne représentaient pour lui que de vulgaires jouets, aussi vains qu’encombrants.
Puis une autre tentation s’empara de lui. Il reposa doucement l’arme - un fusil à pompe Remington Model 870 - mais ne bougea pas. Une idée venait de germer dans son esprit. Plus sombre. Infiniment plus sombre. Il fureta sous le comptoir et finit par dénicher quelques cartouches. Reprenant le Remington, il le chargea. Presque machinalement, la tête vide. Ses doigts s’affairaient tandis que sa nervosité augmentait. Lorsque cela fut fait, il retint l’arme entre ses doigts, l’admirant longuement, comme si elle constituait une entité vivante. Les choses se firent progressivement plus nettes dans son esprit. Plus évidentes. Pourquoi continuer ? Pourquoi s’imposer ce calvaire à déambuler comme une âme en peine, comme un damné voué à l’exil, quand tous l’avaient abandonné ? Pourquoi, pour qui se devait-il de continuer à survivre, à lutter ?
Il approcha le canon de sa bouche, qu’il entrouvrit lentement. Le contact désagréable du métal froid accrut sa nervosité. Il glissa l’extrémité du canon entre ses lèvres. Ses mains tremblaient légèrement, quelques gouttes de sueur perlaient à son front. Autour de lui, toujours cette quiétude pesante. Une quiétude presque obséquieuse, comme dans l’attente solennelle des événements à venir. Kyle Jenkins ferma doucement les paupières, posa fébrilement son pouce sur la détente. Ses mains étaient moites, ses doigts continuaient de trembler faiblement. Il revoyait en pensée sa femme Jenna, son fils Matt. Ils souriaient tendrement, et leurs yeux débordaient de chaleur et d’amour. Ils attendaient patiemment, debout côte à côte. Ils l’attendaient, lui… Ils lui manquaient tellement, Seigneur ! Pourquoi ne lui avait-il pas été permis de les rejoindre, pourquoi cette terrible damnation ?
Des larmes se mirent à couler le long de ses joues, alors que ses dents enserraient toujours l’acier glacial, et que sa langue en goûtait l’âpreté métallique. Cette sensation lui fut tout à la fois déplaisante et apaisante, car elle lui entrouvrait enfin les portes de la délivrance. Il s’abandonnait peu à peu. Un seul petit geste à accomplir. Il lui suffisait de presser ce petit morceau de métal qu’effleurait le bout de son pouce, et tout serait enfin fini. Appuyer maintenant et quitter cet enfer de désolation et d’abandon qui le retenait prisonnier comme une dernière injure à son encontre. Appuyer. Appuyer sur cette foutue détente et s’en aller loin d’ici, lui aussi. Appuyer…
APPUIE DONC !
Kyle Jenkins retira le canon de sa bouche, inspira profondément et reposa le fusil sur le comptoir. Il passa sa main sur son visage en sueur et s’accorda quelques minutes pour recouvrer une respiration normale. Il ressortit de l’armurerie les mains vides.

Il était environ dix heures du matin. Jenkins estimait avoir fait le tour de la ville, qui n’était pas bien grande. Une profonde mélancolie le harassait. Il s’était résolu à quitter les lieux mais entreprit tout d’abord de s’approvisionner à l’épicerie locale. Arpentant nonchalamment les rayons, il attrapa au vol des paquets de crackers et de gâteaux secs pour la route, ainsi que quelques fruits frais. Il mordit dans une pêche et la trouva exquise, délicieusement sucrée et juteuse. Puis il s’offrit un gros cornet de glace qu’il dégusta assis sur les marches de la boutique, tout en savourant pleinement l’instant.
Mais ce pâle reflet de sérénité lui rappelait à chaque seconde sa tragique réalité. Il était seul. Effroyablement et irrémédiablement seul. Le monde s’était arrêté de tourner et l’avait planté là, un peu comme un gamin distrait qui aurait oublié de prendre le bus de l’école et se retrouverait désemparé. Il jeta le restant de son cornet.
À tout hasard, mais sans aucune conviction, il se mit à hurler au travers des rues :
– Hé ho ! Est-ce qu’il y a quelqu’un ici ? Est-ce que quelqu’un m’entend ?
Aucune réponse ne lui parvint en retour. Seules les branches basses des frênes défeuillés bruissaient et craquaient de loin en loin. Il se redressa et fit quelques pas.
– Écoutez, reprit-il, s’il y a quelqu’un, qui que ce soit, montrez-vous s’il vous plaît, je ne suis pas armé et je ne vous ferai aucun mal, je vous le promets !
Il attendit sans bouger, puis se résigna à reprendre sa route, lorsque, quasi imperceptiblement, il perçut un faible bruit de pas résonnant sur le trottoir. Poc. Poc. Tressaillant, l’oreille aux aguets, il sonda le silence, s’évertuant à déterminer d’où provenait ce son, et héla une fois encore :
– Qui est là ? Est-ce que vous me comprenez ? N’ayez pas peur ! Mon nom est Kyle Jenkins, je ne vous ferai rien, ne vous cachez pas, je vous en prie !
À nouveau ce bruit de pas. Poc. Poc. Poc. Avec la distance et le vent qui troublaient son ouïe, évaluer s’ils s’éloignaient ou s’ils approchaient fut peine perdue. Le son paraissait toutefois provenir de l’autre extrémité de la rue, peut-être bien du carrefour. Il attrapa son sac et s’en fut rapidement dans cette direction, priant pour que le bruit ne disparaisse pas. Mais celui-ci ne semblait pas décidé à s’évanouir, au contraire il lui parut redoubler d’intensité… Je me rapproche, se dit-il alors qu’une bouffée de joie lui coupait la respiration, mais pourquoi est-ce que je ne les vois toujours pas ?
Il déboucha enfin à l’intersection des rues, s’immobilisa un instant pour écouter et reprendre son souffle. Le son s’était tu.
– Vous êtes là ? Écoutez, qui que vous soyez, ne soyez pas effrayé, vous êtes peut-être la première personne que je rencontre depuis longtemps, aussi je vous en supplie…
Cette fois le bruit de pas retentit plus fort. Clank. Clank. Enfin ils se décidaient à se montrer ! Ivre de bonheur, Kyle se précipita à leur rencontre.


Aucun commentaire: