Sébastien LE BELZIC

Grand connaisseur de l'Asie, Sébastien Le Belzic est journaliste et producteur, au travers de sa société Slbprod, basée à Pékin. Il intervient pour de nombreuses chaînes de télévision, notamment la chaîne d'information internationale France 24, et des institutions internationales. Sébastien Le Belzic est également directeur de la rédaction de la chaîne chinafrica.info.

Les éditions Sépia viennent de publier Chine, le cauchemar écologique, un essai très documenté et tout à fait passionnant de Sébastien Le Belzic.

Le lotus et le dragon

Roman

Le Lotus et le Dragon : résumé

Dans les montagnes shans vit l'un des plus redoutables barons de la drogue d'Asie. Entouré d'une armée de vingt-mille hommes, le "Dragon" est le premier producteur mondial d'héroïne pure : la Blanche de Chine.
Mais que cache vraiment cette multinationale du crime ? C'est ce que tente de découvrir le journaliste Mark Corso sur les traces des Triades chinoises. Une quête qui emmène le lecteur à travers l'Asie, de Rangoon à Pyongyang, de Bangkok à Hong Kong, jusqu'au coeur du mystérieux triangle d'or.
Sur fond d'enquête journalistique et de politique fiction, l'auteur décrit un formidable complot destiné à rendre l'Asie aux Asiatiques, un projet confucianiste repris avec la guerre de l'opium par la secte du Lotus Blanc, dont l'objectif était de bouter les Occidentaux hors d'Asie. Cette secte n'a jamais complètement disparu et certaines Triades en sont aujourd'hui les héritières. 

ISBN : 978-2-84859-008-0
Édition imprimée : 22.10 € 
Édition numérique : 7.99 €
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Le Lotus et le Dragon : extrait

Le vieillard avait les traits tirés. Ses yeux dessinaient deux petites virgules sous des paupières gonflées par les ans.



« Mangeons, mon ami. Je vous conseille les nids d’hirondelles. Ils sont excellents. Une livraison directe de Kho Phi Phi Lee. Moi-même, j’y ai souvent recours. J’y trouve les forces qui me manquent parfois avant d’aller butiner quelques jeunes fleurs de Saphan Kwai. Nous pourrions nous y rendre ensuite pour un moment de détente ? Il faut savoir utiliser à bon escient l’énergie que procure la salive fraîche des salanganes.

-       Alors mangeons, camarade ! Nous parlerons plus tard... »



Les deux hommes offraient un étrange spectacle. Bien à l’abri dans leur box, au premier étage du restaurant, ils avalaient avec entrain leur bouillon de poulet, leur estomac de porc, quelques ailerons de requin et, bien sûr, les nids d’hirondelles servis à prix d’or sur les meilleures tables de Bangkok. Leurs baguettes dansaient un étrange ballet, plongeant avec délicatesse dans le bol de soupe pour en sortir, parfois, une boulette de poisson avant de repartir, à nouveau, à l’assaut des nids d’hirondelles. Le festin était largement arrosé d’un nectar jaunâtre, au goût aigre. Excellent pour la digestion.



Avec sa barbichette d’un autre âge, sur laquelle il aimait tirer à chaque pensée salace, le vieillard était devenu célèbre dans tous les bordels de Bangkok. Dans les lieux de plaisir de la Cité des Anges, tout le monde connaissait le vieux Lee, c’est du moins comme cela qu’il se faisait appeler. Oncle Lee et son amour des petites fleurs du Yunnan. Leur peau blanche et la douceur de leurs gestes lui procuraient toujours autant de plaisir.



« Les hirondelles d’Andaman font des miracles, mon ami. Leurs nids sont délicieux et je me sens déjà la force d’un tigre. »



Face à lui, le Dragon semblait également apprécier les miracles de cette recette. Il paraissait bien plus jeune que son voisin, mais ne lésinait pas non plus sur cette pharmacopée traditionnelle.



Leur repas sitôt avalé, les deux hommes quittèrent discrètement le restaurant pour se retrouver rapidement plongés dans les rues chaudes et surpeuplées du quartier chinois de Bangkok.



Les étals étaient revêtus de rouge et d’or, les couleurs de la Chine impériale. Ils croulaient sous des montagnes de nourriture et de vêtements bon marché produits dans les étages des ateliers du quartier, à un jet de pierre seulement de la gare centrale.



Le Dragon était arrivé directement en taxi de Hualumpon. Les voyages en train avaient le mérite de la discrétion. Depuis Rangoon, la capitale du Myanmar - le nouveau nom de baptême de la Birmanie sous le joug d’une junte particulièrement cruelle - il avait traversé sans trop de problèmes le passage des trois pagodes avant de redescendre la rivière Kwai. Direction Kanchanaburi, puis Bangkok. Un voyage d’une douzaine d’heures qui lui avait pris en fait deux longues journées.



Autant l’honorable Lee était célèbre pour sa sexualité débridée, autant le Dragon l’était pour être le cerveau du trafic d’opium dans la région. A chaque voyage, il devait donc éviter les postes militaires alignés le long de la frontière entre la Birmanie et la Thaïlande : sa tête était mise à prix par toutes les polices anti-drogue de la planète.



La marée humaine de Chinatown lui faisait maintenant du bien. Il se sentait revivre au milieu de cette foule indifférente et compacte. Les odeurs de poulets grillés à même les trottoirs lui chatouillaient agréablement les narines. Des années de guérilla dans les montagnes et un exil de cinq longs étés passés derrière les murs de sa villa de Rangoon, avaient fini par lui peser terriblement. Les gens lui manquaient. Mais ses montagnes shans également.



Depuis la guerre du Viêt-nam, Bangkok était devenue la plaque tournante de tous les trafics en Asie, notamment du trafic d’armes. Les Tigres Tamouls sri lankais ou les rebelles musulmans du groupe philippin Abou Sayyaf y faisaient régulièrement leur marché. On trouvait de tout à Bangkok : M-16 ou Uzi, missiles sol-air et sol-sol, batteries anti-chars, grenades et mortiers de fabrication chinoise, nord-coréenne, israélienne ou encore américaine. De quoi alimenter toute bonne guérilla qui se respecte. Et elles étaient nombreuses dans cette partie du monde.



Oncle Lee trottinait maintenant comme un gamin aux côtés du Dragon. Dans les ruelles sombres de Chinatown, il ressemblait à n’importe quel commerçant chinois du quartier. Une couverture qui lui avait déjà sauvé la vie à plusieurs reprises.



Depuis trente ans, ce Chinois sans âge était l’intermédiaire incontournable des guérilleros de tous poils. Anticommunistes, procommunistes, Nord-Coréens ou partisans du Kouo-min-tang … tous furent un jour, ou étaient encore, ses clients. Aujourd’hui, signe des temps, il fournissait plutôt les Triades chinoises, quelques groupes rebelles séparatistes et des réseaux terroristes.

L’argent n’a pas d’odeur, surtout lorsque l’on savait, comme lui, le dépenser avec amour.



Le Dragon aimait travailler avec lui. Il aimait surtout ces parenthèses de liberté que lui offrait chacune de ses transactions dans les rues de Bangkok. Le Chinois lui avait vendu quelques années plus tôt les joyaux de son arsenal militaire : une dizaine de Sam-7 et un réseau de communication par satellite que même les experts américains de la NSA ne pouvaient décrypter. Une marchandise arrachée à prix d’or quelques années plus tôt, mais toujours d’excellente qualité. Le vieux Chinois était dur en affaires. Mais également en amour. Il avait encore en tête le souvenir de quelques-unes de ses virées nocturnes passées.



« C’est un peu tard maintenant pour aller à Saphan Kwai. Je vous propose plutôt de discuter de nos affaires dans un salon de massage près de Yaowarat. Les filles y sont fraîches comme la rosée et leurs mains particulièrement habiles. Je sens que les hirondelles commencent à s’agiter... »



Un sourire vicieux éclaira le vieux parchemin jauni qui lui servait de visage. Il était laid. Le dos voûté, posé sur deux petites cannes maigrelettes. Une veste bleue au col mao en guise d’uniforme. Malgré son âge avancé, le vieux Lee avait le pas agile et le coup de canif facile. Il aimait raconter comment, dans sa jeunesse, les moines du temple de Shaolin lui avaient appris l’art du kung-fu, la boxe chinoise. Il était alors un petit gamin turbulent. Un orphelin. C’était bien avant la révolution communiste.



C’est donc avec entrain que les deux hommes prirent la direction de l’un des milliers de salons de massage qui pullulaient dans la capitale thaïlandaise.



Il leur fallut près de vingt minutes pour sortir du quartier et arriver à Yaowarat, le cœur du quartier chinois. Le Dragon se laissait maintenant guider en toute confiance par le vieux Lee. Il devait être dix heures du soir, mais on se serait cru en plein jour. Les badauds se pressaient par milliers dans ce quartier haut en couleurs où les stands de soupe étaient presque aussi nombreux que les bijouteries.



Les maisons ne faisaient pas plus de trois étages. Au rez-de-chaussée pendaient des centaines de colliers étincelants: des bagues, des bracelets et même de petits lingots. Tout cela brillait d’un jaune particulièrement foncé. L’or thaïlandais est l’un des plus purs, ce qui lui donne ce jaune profond et très mat lorsqu’il n’est pas poli.



Lee se sentait comme chez lui. Il connaissait le quartier comme sa poche et passait, blasé, sans même jeter un œil sur ces étalages dorés. Il prit d’abord à gauche, dans la soi Phadung Tao. Puis de nouveau à droite, face au Chinatown Hotel.



La ruelle était minuscule et deux mobylettes auraient eu du mal à se croiser. Les murs si proches étouffaient le bruit de la rue. Un havre de paix en plein cœur de Bangkok. Le Dragon transpirait maintenant à grosses gouttes. C’était la fin de l’été. Une chaleur moite, lourde, étouffante, pesait sur la Cité des Anges. Le ciel se gonflait lentement avant la déferlante de la mousson, la saison des pluies qui transformait chaque année Bangkok en une Venise orientale, remplissant les klongs d’une eau noire et poisseuse.



Lee commençait seulement à ralentir la cadence. Il était sec comme une vieille trique. Ses muscles tendus dessinaient des lianes le long de son buste trop maigre. Il n’avait pas l’air de souffrir de la chaleur. Son esprit était maintenant concentré sur une seule chose : le plaisir. Il s’arrêta devant un petit immeuble dont la façade décrépie ne le distinguait nullement des autres salons de massages alignés dans cette ruelle minuscule. Le soi Texas. Un nom sans charme dont l’exotisme collait parfaitement à l’endroit. Le soi avait poussé à l’abri des regards. Si on le surnommait « Texas », c’est que toutes les enseignes du quartier commençaient par « Texas ». C’était le cas du Texas Massage.

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